À toi, cher Daniel. Et aux autres orphelins…

 

À toi, cher Daniel

                                                      Et aux autres orphelins…                     

       « Je crois que l’absence et l’abandon sont les pires bourreaux qui soient pour un nouveau-né. »  

      Daniel Lafrenière, Kidnappé par l’Église catholique. Trahi par l’État québécois, inédit

« Je pense à tous ceux qui ont été agressés et je sais que nous sommes légion et je me dis qu’obliger le gouvernement à mettre sur pied une enquête publique sur la religion catholique, c’est incontournable… » 

Daniel Lafrenière, Facebook

 

Ne sachant ce que tu es devenu, je ne sais trop comment intituler ce billet. Je m’explique. Voici près d’un an déjà, nous avons échangé sur Facebook et nous nous sommes ensuite parlé, deux ou trois fois, par Skype. Tu m’avais alors relaté ton enfance douloureuse. Abandonné dans une crèche « La Miséricorde de Montréal », en octobre 1953. Pris en « otage » par des religieuses, en vue d’être adopté… par une famille qui s’avérera dysfonctionnelle. Abusé sexuellement par des religieux dès l’âge de 7 ans. Et ton frère de 12 ans, adopté lui aussi, que tu retrouveras pendu quand tu avais 9 ans, abusé sexuellement par ces mêmes religieux.

Entre 1945 et 1971, le comité sénatorial du Québec estime que près de 600 000 enfants de mères célibataires ont été jugés illégitimes et placés en adoption. Pas moins de 95 % des mères célibataires de l’époque ont dû renoncer à élever leur bébé, « enfants du péché ». Les filles-mères, elles, étaient placées dans des foyers de maternité pour mères célibataires. « Ces mères étaient souvent victimes de violence verbale et émotive, avaient un contact limité avec le monde extérieur et, dans plusieurs cas, n’ont jamais eu le droit de voir leur bébé », a relaté le sénateur Eggleton.

J’ignorais tout, ou presque, de cette affaire québécoise et des Orphelins de Duplessis. Mais, peu à peu, je comprenais mieux ta rage et ton désir de vivre. Ta rage contre l’église puritaine, qui, avec la complicité du gouvernement, t’avait privé trop tôt de ta mère naturelle. Une « fille-mère », de 23 ans, considérée alors comme une « putain ». Et ton désir fou de la retrouver, depuis tout ce temps perdu. Il est parfois bien difficile de voir, derrière les mots et un visage, tant de souffrances passées et encore présentes…

Tu préparais, depuis longtemps, ta plainte en justice contre l’Église, « pour dommages moraux importants, traumatisme psychologique, perte de revenu », et ce « malgré qu’aucun montant d’argent ne pourra jamais compenser ne serait-ce qu’une once, qu’une minute des années d’humiliation que j’ai endurée, montré du doigt comme un ‘bâtard’, pendant toute ma jeunesse, comme un humain de seconde importance, j’ai passé 65 ans à chercher sa [sic] mère, mes origines, mes antécédents médicaux, à faire face à des refus continuels en ce sens, à pleurer, à fuir, je me sens dans mon droit de demander à la défenderesse de m’indemniser pour les dommages subis par sa faute ».

Et tu tentais d’écrire depuis des années déjà (2003 !) ton livre-témoignage, intitulé Kidnappé par l’Église catholique. Trahi par l’État québécois, où tu relaterais ton histoire et, plus largement, le contexte étatique et catholique ayant permis toutes ces atrocités. Pour libérer ta parole, et rejoindre celles et ceux qui ont traversé une même souffrance. Tu semblais si proche du but, tu me disais même avoir retrouvé trace de ta mère. Après 65 ans…

Pour écrire au plus juste ce billet, je parcours le net et découvre ton intervention à l’émission Mouvement Retrouvailles. En 2016 déjà, cachottier. Tu me fais chialer comme un môme, tant ta douleur et ta sincérité transpirent. À fleur de peau, tu racontes ton errance. L’alcool, la drogue, ta dépendance affective avec une femme cocaïnomane. Et la recherche inlassable de cette mère manquante, et ton incapacité d’avoir été un « bon père » pour tes propres enfants. Tu racontes toutes ces années de galère, à cause d’un événement qui ne t’a jamais appartenu, mais t’aura marqué au fer rouge.

Alors au « fond du trou », ce n’est qu’à l’âge de 50 ans, en thérapie, que tu prends peu à peu conscience que les blessures vécues à ta naissance avaient empoisonné toute ton existence…  Grâce aussi à un livre, offert par ta fille Rebecca, et qui changera ta vie à jamais : « Retrouver l’enfant en soi », de John Bradshaw.

Le 29 mai 2019, tu m’écrivais encore : « Bonjour Pascal. J’ai finalement trouvé les sous pour donner mon livre en correction et formatage par une professionnelle ainsi que pour payer les frais qu’exige la Cour pour présenter devant le juge ma poursuite contre l’église. Ce sera jeudi ou vendredi au plus tard. Je te tiens au courant. Porte-toi bien. Daniel. »

Message après message, nous restions en contact. Jusqu’à ton silence donc. Depuis le 1er juin 2019, plus le moindre post sur ton Facebook, plus aucune nouvelle de toi. Intrigué, je t’adresse des mails, des messages en privé, tente de te joindre sur Skype. Silence radio, je contacte alors des « amis » communs sur le réseau social. Personne n’a de tes nouvelles… Alors, je me décide à écrire ici quelques mots. Pour relater notre rencontre, ton histoire, celle de milliers d’autres.

Parfois, il est vrai, je trouvais tes propos excessifs à l’égard de l’église. De ces mots tranchants et sans appel, comme la plupart des êtres qui ont subi dans leur chair des abus irréparables. Mais, plus fondamentalement sans doute, on ne peut comprendre que ce que l’on a vécu soi. Et puis, la réalité, longtemps cachée, dépasse si souvent l’entendement qu’elle en devient proprement « incroyable ». Impossible alors de trouver les mots justes, pour dire et faire entendre cet indicible. Mais, il n’est pas de bonnes ou justes « victimes ». Seulement des êtres « blessés à mort », injustement. À cause du mensonge des hommes, de leur Vérité mortifère, de leurs dieux irascibles.

Je te devais bien ces quelques mots, cet hommage à l’homme que tu es devenu. Malgré tous les vents contraires, qui ne t’auront pas épargné. Depuis ta naissance « hors mariage », toi qui ne demandais rien à personne. Je ne sais la raison de ton silence, où te voilà désormais. Mais tu es passé dans ma vie, et je ne t’oublie pas.

À te revoir, peut-être, cher ami.

Pascal HUBERT

 

 

Normay St-Pierre reçoit M. Daniel Lafrenière, adopté, né le 4 octobre 1953 à l’Hôpital Miséricorde de Montréal, nous raconte son histoire et nous parle de son livre en préparation :

Loin des yeux , Près du coeur – 23 juin 2016 – M. Daniel Lafrenière

Voy. également, Micheline Dumont, “Des religieuses, des murs et des enfants”L’Action nationale, vol. 84, avril 1994.

 

 

Au Québec, mais pas que… :

 

le scandale des bébés du « péché » traumatise l’Irlande

Les Magdalene Sisters – l’enfer du couvent

 

Chanson de M.-D. Pelletier : Manquer d’amour

 

 

 

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ou à m’écrire à deviens.ce.que.tu.es333@gmail.com

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