« Ma vie , c’est l’histoire de l’impossible qui devient possible. » Bram Van Velde

 

« Ma vie, c’est l’histoire de l’impossible qui devient possible. »

Bram Van Velde

 

 

Je ne me souviens pas avoir été un petit homme heureux. Très vite, mon enfance s’est fracturée. Dans la famille, dans ma tête. Je suis entré en confusion, sans même m’en apercevoir. Cela devait faire partie de la condition humaine. Le mal-être n’est-il pas universel ? Je vis dans une prison sans barreau, enfuie au plus profond. Depuis, inlassablement, je cherche les mots vrais.

Le cerveau est en charpie, les angoisses permanentes. Tout demande effort. Étudier, marcher, aimer. Le monde qui m’entoure est irréel. Je ne sais pas qui je suis. Je survis comme je peux, je pense souvent à la mort. Je suis coupé en deux. Au dehors, j’ai appris à sourire, au-dedans je pleure souvent. Je me traîne, je me tais, je suis seul. De ce qui m’arrive, je ne comprends rien.

La chambre d’enfant n’est pas une chambre d’enfant. Ma sœur dort dans le lit de ma mère. Mon père dans le lit de ma sœur. Étrange famille, où le père est présent sans être là. Pas de lien entre ses membres, seulement une peur diffuse. Tout pourrait si facilement basculer, à l’insu de tous. Chacun apprend à fonctionner, à trouver ses marques, à ne pas trop déranger. C’est une histoire de fou, où tout est normal. Penser le contraire serait anormal.

J’ai traîné la blessure comme on traîne un boulet. Toute la vie devient un poids, toutes les relations irrémédiablement faussées. Tout est ravagé à l’intérieur, à quelle planche s’accrocher ? Aux consolations de la religion, puisque toute vie est vaine, à expier. Et que l’au-delà serait promesse d’éternité. Ne plus rien attendre ici-bas, fuir cette vie sans lueur ni espérance.

Un jour, le père est hospitalisé. Je ne sais pas pourquoi. J’ai pourtant grandit, je devrais me souvenir. Il est autorisé à revenir, pour les fêtes de l’an. Je ne suis pas là, j’ignore tout. J’apprendrai plus tard qu’il est devenu fou. À failli tuer notre mère. Et ma sœur de s’enfuir, un couteau caché sous son pull. Tout cela demeure si flou dans ma tête.

Inévitablement, cela laisse des traces indélébiles, au plus profond de l’inconscient. Qui est ce père lointain, inconnu et étranger ? Qui est cette mère silencieuse, faisant « comme si » ? Une famille folle qui se tait. Au dedans, au dehors. Confusion toujours, dans mon esprit. Et dans celui de ma sœur, je sais enfin. Nous étions alors deux étrangers, sous le même toit. Chacun souffrant de son côté, sans rien comprendre. Dans un silence de plomb, qui vous enterre vivant.

Un temps fou pour trouver ses mots, sortir de la confusion des parents. Travail sur soi, remontée des enfers. Prendre conscience de l’indicible, de la réalité. Du déni savamment orchestré. Sortir de cette solitude, qui peut vous emmurer à jamais. Cette histoire est tellement irréelle, la réalité si profondément tue. Les apparences tellement trompeuses. Faire la part des choses, sortir de la confusion de l’enfance. Du silence mortifère des parents.

Mais, sort-on jamais de la fracture ? Je ne le pense plus. Il faut vivre avec, même si elle est moins profonde. La blessure reste là, en embuscade. Au gré de la vie, des événements, d’un rien. Elle me donne aussi à entendre cet autre qui souffre. D’un trauma, d’un inceste, d’un viol, d’un manque d’amour. La souffrance est la même, fruit d’une blessure originelle. Ignorée d’à peu près tous, à commencer par les plus proches.

Souvent, je me sens encore étranger au monde, aux miens, à la vie. C’est une réalité, qui fait partie de moi. L’accepter enfin, après l’avoir si longtemps rejetée. Incomprise, niée, trop monstrueuse. Seule façon de faire la paix. Avec soi, les autres, le monde.  Accepter sa différence, si semblable à d’autres parfois. Ça aussi, je l’ai appris. En me confiant, en osant sortir de moi. Cette richesse qui m’était inconnue, dont sont porteurs ceux que l’enfer à élimer jusqu’à l’os.

D’autres sont morts d’un viol, d’une enfance fracassée. Revivre après l’enfer n’est pas aisé. J’ai lu tant de mots, tant d’histoires. J’ai croisé quelques amis qui se sont suicidés ou peinent à se réparer. D’une épreuve trop lourde, d’une enfance jamais surmontée. Je ne sais moi-même comment je finirai. Vivre le jour après jour est bien assez. Le reste ne m’appartient pas, ne m’a jamais appartenu. Devant la mort et la vie, il faut demeurer infiniment humble. Et terriblement lucide.

J’affectionne pourtant ces mots, de Bram Van Velde : « Ma vie , c’est l’histoire de l’impossible qui devient possible. » Pour leur espérance folle, après la désespérance. Parce que, malgré tout, je refuse de renoncer. Parce que je comprends mieux la vie, et d’où je viens. Parce qu’il m’arrive d’aimer, et de connaître enfin la paix. Par moment, mais par moment quant même.

Vivre en vérité est tellement rare, et d’autant plus précieux. Pour ne pas mourir de honte et de détresse, il n’est plus nécessaire de se cacher encore. Seulement de parler, de se délier d’un trop lourd secret. Alléger le fardeau des jours, renoncer au joug qui n’est pas le nôtre. Mettre des mots sur l’indicible, même s’ils ne sont pas toujours compris. Croire qu’il peuvent nous délivrer, et en délivrer d’autres.

Le père est mort voici quelques années, je l’ai revu avant. Dans sa folie, et sur son lit apaisé. La mère vit encore, ne sait rien de notre vie. À ma sœur et moi. Il faut faire avec tout cela, tenter de construire sa vie. Et sa famille, ou simplement son existence, sur des braises ardentes. Mais, j’ai une satisfaction, énorme : ma sœur n’est plus une étrangère. Nous savons, l’un et l’autre, l’indicible caché derrière les apparences. Nous avons mis des mots sur notre histoire. Enfin, nous nous sommes compris.

Moi qui étais si silencieux, voilà que je prends la parole. Ici et ailleurs. J’en suis évidemment bouleversé. Devenir humain nécessite parfois un tel retour sur soi. Incalculable et si long, que je ne voudrais pas revivre ma vie. Pour rien au monde. Désormais, je suis à fleur de peau, depuis que j’ai baissé la garde. Appris à aimer et à être moi. Comme je peux, grâce à l’autre aussi.

C’est déjà ça, peu et immense.

Pascal HUBERT

 

 

 

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4 thoughts on “« Ma vie , c’est l’histoire de l’impossible qui devient possible. » Bram Van Velde

  1. Très beau Pascal, merci !!!

    Renata PATTI

    Le sam. 6 avr. 2019 à 21:54, DEVIENS CE QUE TU ES. (Pindare) a écrit :

    > LA VÉRITÉ SI JE MENS posted:  » « Ma vie, c’est l’histoire de l’impossible > qui devient possible. » Bram Van Velde Je ne me souviens pas d’avoir été > un petit homme heureux. Très vite, mon enfance s’est fracturée. Dans la > famille, dans ma tête. Je suis entré en confus » >

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  2. Oh quelle douleur dans ce message! Mais quel courage aussi pour oser dire l’incroyable, l’inimaginable, l’insupportable. Merci Pascal pour votre témoignage.
    Je dois bien le dire: par certains aspects, je me sens proche de ce que vous avez vécu.
    Comment survivre à l’enfance meurtrie? Comment se relever quand la peur et l’angoisse ont été omniprésentes, provoquées et entretenues par un homme plus ogre que père?
    Pascal, dans ce texte, vous avez magnifiquement décrit ce que vous avez vécu. Mais au fil de vos articles vous nous avez montré aussi comment on peut se relever du malheur vécu dans l’enfance. . La religion n’est d’aucune aide, bien au contraire. Comment croire et s’accrocher à l’idée d’un Dieu d’amour, quand la vie n’est que douleur, violences et peur? La religion nous dit d’accepter l’inacceptable au nom de la théorie souffrance-récompense et au nom d’un paradis. Mais nous ne devons accepter aucune injustice sur terre, aucune discrimination, aucune violence, encore moins quand elle concerne un enfant.

    Merci Pascal!

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    1. Merci Marie-Claire votre votre retour chaleureux.
      Il me fait grand plaisir.
      Bien que ne sachant ce que vous avez vécu, rejoindre l’autre par des mots m’est de la plus grande importance !
      Et, derrière la noirceur des mots, vous y voyez également l’espérance.
      L’espérance rendue possible, notamment, par la reconstruction du lien avec autrui, quelques amis précieux.
      Bonne continuation et encore merci pour votre commentaire.
      Pascal

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