L’anthropomorphisme religieux et ses inévitables dérives

 

 

L’anthropomorphisme religieux et ses inévitables dérives

 

« Si tu ne crois pas à l’Écriture, parce que tu n’as pas pu la lire, crois à l’autorité de l’Église qui affirme : c’est écrit. »

Augustin

 

 

Un seul Dieu, trois religions, greffées sur le tronc abrahamique. Dans l’ordre de la Révélation : judaïsme, christianisme et islam. Trois religions du Dieu unique, trois religions du Livre, trois Vérités anthropomorphiques. Là se trouve la source de toutes les dérives.

 

L’anthropomorphisme religieux

Selon les théistes (contrairement aux déistes et aux panthéistes), le Dieu révélé est un être anthropomorphe extérieur au monde, qui à l’aide de son pouvoir surnaturel gouverne l’univers et les êtres humains qu’il a créés.

Anthropomorphe : du grec anthropos, homme, et morphê, forme. Tendance à attribuer aux objets naturels, aux animaux et aux créations mythiques des caractères propres à l’homme (Larousse).

Un brin d’histoire pour rappeler que, dans la religion et la mythologie, l’anthropomorphisme représente la perception d’êtres divins, ou de dieux, aux apparences humaines, ou les valeurs humaines dans ces êtres. Un bon nombre de ces êtres sont des divinités qui s’expriment à travers des caractéristiques humaines comme la jalousie, la tristesse ou l’amour. Les Dieux grecs, tels que Zeus et Apollon, montrent souvent des traits de caractère humains. L’anthropomorphisme dans ce cas se réfère à l’anthropothéisme.

Ainsi, peu à peu, au fil de l’histoire, nous sommes passés du polythéisme au monothéisme. Le second s’appropriant les croyances surnaturelles du premier. Ainsi, il s’agit bien d’inventions humaines pour tenter de comprendre le monde et ses « mystères », nullement de révélations tombées tout droit du « Ciel ».

Pour la religion chrétienne, rappelons que l’empereur romain Constantin, fondateur de l’église « officielle » (catholicisme romain) a essayé de fusionner paganisme (ancien culte) et christianisme (nouveau culte). Les idoles ont été rebaptisées du nom de saints, mais sont restées les mêmes. Même chose pour de nombreuses pratiques ou objets de culte. Ainsi, le solstice d’hiver associé au culte solaire a été choisi (rien de biblique dans le 25 décembre) pour commémorer Noël (naissance de Jésus-Christ).

Par ailleurs, l’Église catholique n’a pas hésité à personnifier Dieu en trois personnes : Père, Fils et Esprit (dogme dont la formulation définitive date du VIe siècle). Ce qui revient à représenter la Divinité à l’image de l’homme. « Si Dieu nous a fait à son image, nous le lui avons bien rendu », disait déjà une phrase célèbre de Voltaire. Par la religion, l’homme se contente, en réalité, de projeter l’objet de ses désirs, de ses peurs, de ses rêves. Ce faisant, il divinise les puissances de la nature, la fécondité, la force, la puissance terrifiante des éléments comme l’orage, la foudre et la tempête. C’est ce qui, depuis la nuit des temps, est advenu. À cause de notre ignorance, de nos peurs et, dès lors, de nos superstitions venues s’y greffer pour tenter de conjurer une seule chose : la mort.

C’est ce qui permet d’expliquer la persistance des croyances au surnaturel, aux dieux et aux autres entités immatérielles alors que rien ne permet de penser que de tels êtres existent. C’est ce qui permet d’expliquer l’universalité et la survivance de la religion, quelles que soient les cultures et les conditions de vie. Ainsi, se départir de l’expérience, de la raison et de notre entendement, c’est toujours laisser libre cours aux innombrables croyances.

L’expérience de Stanley Milgram résume à elle seule cette soumission de l’humanité à l’autorité, ici religieuse. Pour rappel, cette expérience cherchait à évaluer le degré d’obéissance d’un individu devant une autorité qu’il juge légitime et à analyser le processus de soumission à l’autorité, notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet. Ainsi, l’individu devient incapable de penser par lui-même, persuadé que l’autorité sait mieux que lui. Voilà un langage d’autorité, fondé sur une position de pouvoir et basé sur un savoir, à l’exemple des mots d’Augustin repris à l’entame de ce billet.

Après le long et laborieux passage du polythéisme au monothéisme, il serait enfin temps de passer du monothéisme au « zérothéisme », selon la savoureuse expression de Sophia Aram, qui décrit son expérience personnelle de la religion comme étant un rapport apaisé. Élevée par un père musulman pratiquant dont la foi a toujours laissé une large place à la contradiction. Ses premiers « doutes », dit-elle, sont arrivés assez tôt, quand elle a appris que le Père Noël était un personnage de fiction, elle a commencé à se méfier de toutes les belles histoires que l’on lui racontait.

Comme le rappelait également Albert Jacquart, dans Petite philosophie à l’usage des non-philosophes, « les religions sont, en effet, marquées par de nombreuses traces d’infantilisme et, plus généralement, d’anthropomorphisme. Dans l’incapacité de concevoir Dieu, nous nous réfugions dans des représentations caricaturales, en l’affublant d’attributs humains, par exemple en le regardant comme un père, donc comme un mâle. »

Et ses inévitables dérives…

En matière de religion, les religieux, tous bords confondus, nous auront bel et bien fait avaler d’innombrables couleuvres, selon notre ignorance, l’avancement des sciences et notre propension à faire confiance à l’autorité. Songeons à l’Inquisition pour réprimer l’hérésie au nom de Dieu et à la crise moderniste qui débuta en 1902 (avec la publication de L’Évangile et l’Église d’Alfred Loisy) et fut tranchée en (par l’encyclique du pape Pie X Pascendi Dominici gregis), stigmatisant alors le modernisme comme le « carrefour de toutes les hérésies ».

Comme le relève encore Alain Sougnez, dans son livre De la prêtrise à l’abandon des doctrines, « les autorités religieuses n’hésitent pas à faire remonter à Dieu leurs idées, jugements étroits, directives et interdits qu’ils font pleuvoir sur les fidèles ». C’est évidemment là, et nulle part ailleurs que commencent les abus. L’Église se prenant pour l’unique messagère de Dieu, fait parler Dieu et, en son Nom, édicte des commandements valables en tout temps et en tous lieux, auxquels tout croyant devrait obéissance. C’est là un abus de pouvoir sur les consciences, au nom d’une morale inflexible, prétendument « naturelle » ou « divine ».

Ainsi, poursuit Sougnez, on ne s’étonnera pas que « pour un grand nombre de chrétiens, assurer son salut éternel exigeait prioritairement d’accomplir minutieusement toutes les prescriptions et pratiques religieuses : messe, sacrements, prières et multiples dévotions ».

Pointons encore une autre dérive désastreuse pour notre « vivre ensemble » : les religions au pouvoir se seront toujours montrées despotiques, aliénant le « peuple de Dieu » à une pensée unique et cherchant à étouffer toute tentative de remise en cause. À l’inverse, la liberté de conscience et de religion a été offerte par des régimes démocratiques à ces mêmes religions qui, au nom de leur Vérité, n’auront cessé de les combattre.

Il suffit de se rappeler la fameuse phrase « Hors de l’Église, point de Salut » (Cyprien de Carthage), pour prendre pleinement conscience de la violence du propos à l’égard de celles et ceux considérés comme hérétiques. Pour Cyprien, l’Église et le Christ ont partie liée. Dès lors, celui qui ne croit pas en l’Église ne peut croire au Christ, et ne peut donc être sauvé. Il « fait la distinction entre l’Église visible, hiérarchique, et l’Église invisible, mystique, mais il affirme avec force que l’Église est une seule, fondée sur Pierre. Il ne se lasse pas de répéter que celui qui abandonne la chaire de Pierre, sur laquelle l’Église est fondée, se donne l’illusion de rester dans l’Église » (L’unité de l’Église catholique, 4). Ainsi, Cyprien estime que, « en dehors de l’Église il n’y a pas de salut » (Lettre 4, 4 et 73, 21), et que « celui qui n’a pas l’Église comme mère ne peut pas avoir Dieu comme Père » (L’unité de l’Église catholique, 4).

La constitution Lumen Gentium reprend à son tour : « C’est là l’unique Église du Christ, dont nous professons dans le symbole l’unité, la sainteté, la catholicité et l’apostolicité, cette Église que notre Sauveur, après sa résurrection, remit à Pierre pour qu’il en soit le pasteur (Jn 21, 17), qu’il lui confia, à lui et aux autres Apôtres, pour la répandre et la diriger (cf. Mt 28, 18, etc.) et dont il a fait pour toujours la « colonne et le fondement de la vérité » (1 Tm 3, 15). Cette Église comme société constituée et organisée en ce monde, c’est dans l’Église catholique qu’elle subsiste, gouvernée par le successeur de Pierre et les évêques qui sont en communion avec lui, bien que des éléments nombreux de sanctification et de vérité se trouvent hors de sa sphère, éléments qui, appartenant proprement par le don de Dieu à l’Église du Christ, portent par eux-mêmes à l’unité catholique. »

La boucle est bouclée, au nom même de « textes sacrés » (la Bible serait « Parole de Dieu » qui ne peut se tromper ni nous tromper…), censés légitimer l’Église elle-même et son Magistère infaillible. Ainsi, l’alternative est simple : on est soit « pour Dieu », soit « contre Dieu ». On comprend alors mieux pourquoi – bien que bâtie sur un  régime totalitaire remontant à Constantin et malgré ses effroyables turpitudes désormais visibles par tous –, tant de croyants peinent encore à remettre en cause « l’Église du Christ », et peuvent encore moins envisager de la quitter. Partir, ce serait abandonner la « barque de Pierre », véritable trahison – apostasie – pour tout baptisé incorporé dans l’Église et, de ce fait, sauvé, purifié du péché, et devenu « enfant de Dieu ». C’est ce qui rend leur foi inébranlable malgré tout, au moins en apparence.

N’est pas hérétique qui veut !

Bref, convenons que, quoiqu’en disent toutes les religions, il n’est plus sérieusement possible de croire en une « Réalité » que l’on ne peut comprendre et qui, au demeurant, se sera avérée défaillante et source d’abus que rien ne pourra jamais justifier. Moins encore au nom d’un « Dieu Amour », s’il venait à exister.

Ce n’est là faire preuve d’aucune intolérance, seulement rétablir la vérité qui libère. L’histoire aura démontré, maintes fois, le bien-fondé du propos de José Saint-Louis: « Une seule maxime peut expliquer la rigidité et l’intolérance des dogmes religieux : ‘Le premier jour, l’homme créa Dieu à son image.' »

Preuve en est, une fois de plus, avec ces paroles de Pie XII, parlant à tort de l’évolution comme d’une fiction : « La fiction de cette fameuse évolution, faisant rejeter tout ce qui est absolu, constant et immuable » (Humani generis). Mais, comme le relèvent avec justesse Maud Amandier et Alice Chablis, dans Le déni. Enquête sur l’Église et l’égalité des sexes, cette fiction ne serait-elle pas plutôt « du côté du récit biblique, où Adam et Ève sont des figures symboliques et non pas historiques ? Bien que Benoît XVI connaisse lui aussi les découvertes sur l’Écriture, il ne sort pas d’un imaginaire nécessaire, selon lui, a la cohérence de la démonstration : ‘[…] si dans la foi de l’Église a mûri la conscience du dogme du péché originel, c’est parce qu’il est lié de manière indissoluble avec l’autre dogme, celui du salut et de la liberté dans le Christ’ (‘Les relations entre Adam et le Christ et la doctrine de saint Paul’, Audience générale, 3 décembre 2008). Le magistère ne peut pas admettre de faille dans un système qu’il a construit depuis des siècles comme un bloc éternel et immuable. La certitude de posséder la vérité et que son autorité en dépend l’empêche de faire évoluer sa pensée. »

Ce qui est somme toute très grave, les croyants ayant le droit de connaître la vérité et, ce faisant, de ne plus être infantilisés ni manipulés…

Nous sommes là à mille lieues d’une démarche humaine, où l’accès à la vérité est avant tout un cheminement intérieur, qui dépend notamment de l’histoire de chacun, de ses rencontres et de sa capacité de remise en question.

Mais, il est vrai que pareille démarche ne saurait être admise par l’Église sans qu’elle ne perde, du même coup, son contrôle sur les « âmes ». Ce serait, comme nous le rappelait Maud Amandier et Alice Chablis, tout l’édifice religieux – depuis le péché originel jusqu’au Salut – qui s’écroulerait soudain… Mais, une fois encore, l’Église n’aura-t-elle pas toujours combattu toute révolution salutaire des consciences ?

Non, n’en déplaise aux religieux, n’est pas hérétique qui veut !

Un autre chemin…

Finalement, force est de constater que je suis né un jour par hasard – j’aurais pu ne jamais exister et n’en rien savoir… – et que je mourrai un jour prochain. Entre les deux, une seule certitude : j’existe, et s’il n’y a rien après, je n’en saurai rien. Je serai mort, comme si je n’avais jamais existé. Cette réalité, proprement vertigineuse, me laisse perplexe face à nombre de croyants qui affirment que Dieu existe, alors même que sa « Réalité » et notre réalité – le sens même de notre existence – nous échappent totalement. Pourquoi un tel « Mystère », une telle solitude, d’autant que le silence de Dieu permet aux hommes de le réinventer sans fin. Et d’édifier ainsi, au fil des siècles, un Dieu bouche-trou, ventriloque ou despotique.

Si Dieu avait jamais été évidence, cela se saurait depuis le temps. Et il n’est nul besoin de fustiger l’incroyant qui, de bonne foi et après d’âpres réflexions parfois, refuse de prendre encore des vessies pour des lanternes. C’est un fait : personne n’a vraiment envie de mourir et une « vie dite éternelle » serait évidemment d’un immense réconfort. Mais, faire dépendre une réalité invérifiable de nos désirs ou devoir se soumettre à une Morale religieuse, et à une divinité pour gagner le « Paradis » est profondément indigne de l’être humain, de la raison critique dont il est censé être pourvu… et finalement de « Dieu » lui-même. Ainsi, il ne s’agit nullement de rejeter Dieu (ce qui n’aurait guère de sens), mais bien ce veau d’or construit de mains d’hommes (ce qui, au vu de l’histoire religieuse, s’avère bien nécessaire).

Au fond, rationnellement parlant, seul l’agnostique me paraît lucide et honnête, face à nos connaissances du monde et devant ce que nous ignorons. En effet, à la différence du croyant, il n’éprouve nul besoin d’inventer une « Réalité » qu’il ne peut expérimenter. Et la question de Leibnitz, « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », n’autorise pas davantage à imaginer un « créateur », réponse infantile à nos ignorances. Bref, Dieu ne peut plus être la réponse « naturelle » à nos questions.

Après vingt et un siècles déjà, il serait temps d’abandonner les croyances archaïques et d’emprunter résolument un autre chemin : celui de notre humanité commune.

 

Pascal HUBERT

 

 

Le billet d’humeur de Sophia Aram : le blasphème c’est sacré

Sur la transmission des croyances, par Ricky Gervais

Dérive récente au nom de Dieu… ou de Satan !

François Devaux : « Le Pape est clairement dans un exercice de manipulation. »

« Cet homme en blanc, ‘successeur de Pierre’, utilise sa position spirituelle et sacrée de représentant du Christ pour faire accepter, non sans malice, dans les consciences de l’humanité – à commencer par le peuple chrétien – qu’en fait, les victimes, ce sont eux. C’est Satan qui est responsable. Il l’exprime d’ailleurs bien avec l’idée de sacrifices dans les ‘rites païens’ comme s’il avait voulu manipuler la situation : on repositionne les victimes sur une dimension sacrificielle plutôt que juridictionnelle. On a tous en tête l’épisode de la ligature d’Isaac (Gn 22,1-19), avec l’ange qui retient le bras du patriarche. Pour eux, la miséricorde va sauver le monde comme le Christ sur la Croix : la position des victimes est considérée à cette aune pour ne pas avoir à répondre sur le plan du droit. En se replaçant dans le sacré, François cherchait à se mettre au-dessus des problèmes : ‘Représentant de Dieu’, il est en surplomb. (…)

‘Donc le combat contre les abus dans l’Église est insoluble…’

Oui, je le crois. Je crois sincèrement que l’Évangile a enfanté d’un alien. Dans sa dimension culturelle, dans sa dimension structurelle, dans son dogme…

(…)

Cet homme-là [le Pape] est la clef du problème : sa position, sa fonction, sa façon d’exercer la charge, ce qu’il incarne aux yeux des catholiques, sont au cœur de la problématique. Il y a une incapacité à mettre en évidence les faillites du pape François, même chez certaines victimes. Pourquoi ? À cause de l’emprise. C’est ma lecture, ma compréhension des choses que je m’emploie à formuler et diffuser, ce que personne n’ose faire clairement, même en dehors du catholicisme : on se refuse d’accuser ce pape alors que l’on a tous les éléments aujourd’hui pour pouvoir le formuler. »

François Devaux – Le Pape est clairement dans un exercice de manipulation

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