N’abandonnez jamais, ne renoncez à rien

N’abandonnez jamais, ne renoncez à rien

 

« Il n’y a pas d’autre raison de vivre que de regarder, de tous ses yeux et de toute son enfance, cette vie qui passe et nous ignore. » 

Christian Bobin

«  J’avancerai que tout individu est à sa manière engagé dans une lutte titanesque avec lui-même, un combat qui, pour peu qu’on s’y intéresse nous en apprendra beaucoup sur son histoire personnelle et la façon dont la vie l’a traité. »

Kennedy Douglas

 

Face à la mort de l’être, impossible de tricher

J’écris ces quelques mots pour une amie qui m’est très chère. Outrageusement blessée dans l’enfance par des parents indigents, elle cherche depuis le chemin pour se relever. Lorsque l’innocence a été piétinée et que le déni a achevé son œuvre de destruction et de mort, l’estime de soi est durablement entaillée, l’amour pour soi profondément meurtri. Et le quotidien se passe à cautériser la blessure, à survivre souvent, à tenter un sourire encore. À chercher dans la nuit un chemin pour en sortir. C’est que le passé irrésolu finit toujours par vous exploser à la figure. Vous aviez beau colmater les brèches avec des pis-aller – alcool, pensées magiques, refoulements, relations sans lendemain, porno, etc – rien y fait : la vie ne supporte pas le mensonge. La mort lui est ontologiquement étrangère. Rien de neuf ne se construit jamais sur du vieux. Cette réalité me frappe et me touche : la vie ne peut se nourrir que de la vie. C’est ainsi, une réalité inscrite dans la moindre de nos cellules. Et c’est, bien souvent, ce qui nous sauve, nous pousse vers l’avant, malgré nous. Pour avoir vécu l’effondrement, je sais de quoi il s’agit. Je sais ce qu’il en coûte de vivre, lorsque tout en vous concourrait à la mort. Et la marque des fers est profonde, et la marque des angoisses toujours là. Pour un rien, un souvenir, une pensée, un mot, une rencontre, un « autre que soi ». Revivre la blessure originelle, retourner à ses chaînes n’exige aucun effort. Tout se passe en soi, malgré soi. Alors, contraint, s’arrêter à nouveau. De vivre et d’aimer avec légèreté. Tenter à nouveau de sortir du gouffre, de tendre la main à cet enfant intérieur, qui jamais ne cesse de nous attendre. Cet enfant qui souffre encore, qui pleure l’inconsolable enfance, qui survit comme il peut. Il attend, il espère encore… J’ai connu la honte, la culpabilité, l’envie de mourir, le sentiment d’être un éternel raté. J’ai traversé la maladie psychique, celle de mon père schizophrène. J’ai traversé le silence, celui de ma mère. J’ai traversé le cancer, la maladie de « l’identité perdue ». J’ai tenté de trouver un sens à la vie, à la souffrance. Dans la religion, et même dans une secte. Dans l’imaginaire, dans une vie après la mort. Pour faire taire l’inavouable blessure… Mais, rien n’y fit. Je me suis perdu dans mes pensées folles, tournoyantes, incessantes. Je me suis caché, j’ai fui la vie pour tenter de survivre. Au silence et à la mort de l’être. À la prison intérieure et à la vie au-dehors. Étranger à moi-même, étranger au monde. J’ai dû m’avouer l’inavouable, admettre l’inadmissible. Impossible de tricher encore…

N’abandonnez jamais, ne renoncez à rien 

Le trauma est toujours le même, seules les causes diffèrent : maltraitances dans l’enfance, harcèlements, viols, incestes, déliquescence du moi auprès d’un gourou, meurtre d’un proche, suicide d’un ami, décès des siens.  Retrouver alors le lien à soi, le lien aux autres. C’est un chemin, un long chemin pour qui a connu l’abandon. Retrouver les mots enfuis au fond de soi, renouer avec le lien brisé. Malgré le terrible effort que cela exige parfois, ne pas rester seul. Nous sommes toujours plus forts ensemble. Partager, partager et encore partager avec autrui. Au-delà de la honte, du refoulement, du déni. Pour en sortir, une nécessité vitale. Et se dire comme l’on peut, sa vérité et ses trois fois rien, avec des mots balbutiants et maladroits, c’est aussi rejoindre l’autre. Cet autre qui souffre aussi, parfois des mêmes maux, des mêmes peurs, des mêmes silences. Malgré ce qu’il cache, lui aussi. Quel moment intense de vivre alors un temps de communion profonde. Lorsque le masque tombe enfin, la peur de l’autre un instant. C’est donc chose possible, incroyable, vivifiante. Ce qui fut alors possible une fois est à renouveler, à la moindre occasion. L’humain qui m’a meurtri peut aussi être source de vie. Contrairement aux apparences. Refaire confiance, peu à peu, pas à pas. Malgré tout, oser quitter sa « zone de confort ». Et renaître peu à peu à la vie. C’est ce que je vous souhaite, ce que je nous souhaite. À l’amie qui m’écrivait la veille : « Cher ami, je traverse un nouveau trou noir. Retour de la détresse. Reviviscence du trauma originel. Sentiment d’abandon, de solitude extrême, d’incapacité. Absence de perspective(s). Et grand découragement… Tous ces efforts pour en sortir, toute cette énergie déployée, pour y revenir, encore… (…) J’espère que tu vas bien. Prends bien soin de toi. » À l’amie donc, à chacun et à chacune, à nous tous et à nous toutes. J’ai fini par percevoir l’indicible derrière les murs, c’est qu’à mille lieues des apparences se jouent parfois des drames intimes, d’une terrible violence. Oui, derrière le sourire pour survivre, j’ai vu et entendu des vies brisées. Alors oui, sortir de l’indicible demande du temps, de la patience, de la persévérance. Malgré les peurs, les échecs, les retours inévitables vers le fond. Prendre conscience, remettre en question, changer peu à peu de vie. Parce que le pire, pour un être humain, serait de n’avoir jamais vécu. Mais, nous ne sommes pas seuls à lutter, à chercher, à peiner. La foule des estropiés est immense. Il n’est plus de honte à avoir, seulement une immense compassion pour soi et pour autrui. Ne plus chercher à paraître encore, oser enfin être soi, intégralement, avec ses blessures et ses failles parfois inguérissables – et qui sait si, un jour, elles ne seront pas, précisément, notre plus grande richesse. Aussi, je vous en supplie : « N’abandonnez jamais, ne renoncez à rien » (Francis Huster).

Pascal HUBERT

 

*

 

Né en 1980, Florent Babillote vit une enfance paisible jusqu’à ce que tout bascule : à l’adolescence, la schizophrénie surgit sous la forme de bouffées délirantes et l’apparition d’un « Autre », à la voix inquiétante. Témoignage sur la maladie « vue de l’intérieur », l’ouvrage fait pénétrer dans les anfractuosités d’une pensée tourmentée qui se (re)construit dans le dire, l’écrire. Il faut, en quelque sorte, « nommer la chose » pour passer à une autre. Tourner la page, Florent Babillote le fera de façon plus singulière encore. Après avoir achevé son autobiographie, il devient aide-soignant… dans l’unité psychiatrique où, quelques années auparavant, il a lui-même été interné. Comment évoque-t-il ce passage de soigné à soignant ? Dans une postface inédite, Florent Babillote revient sur ce chemin singulier et livre, sans artifice, une expérience hors du commun :

Extrait du livre « Obscure clarté Schizophrénia » : « Comment osez-vous ouvrir ce bouquin, comment pouvez-vous poser votre regard sur ce feu brûlant ? Allez-vous en, fermez ce livre et oubliez tout cela. Quoi, vous persistez et signez ? Qui êtes-vous pour oser me déranger dans ma terrible demeure ? Sachez qu’ici, c’est l’antre de mon coeur. N’oubliez jamais que la dernière personne à avoir tenté pareille entreprise est morte d’une fracture nette de l’oeil droit ! (…) Vous avez mis entre vos mains cet ouvrage mais ce sont mes tripes que vous venez de mettre à jour. Écoutez-moi, je ne suis pas celui que vous croyez, encore moins celui que vous voyez…»

https://www.florentbabillote.com/

 

N’hésitez pas à m’écrire, me donner votre avis, m’adresser une suggestion à : deviens.ce.que.tu.es333@gmail.com

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