Euthanasie : quand Rome condamne

Euthanasie : quand Rome condamne

 

Par un communiqué du 5 août 2017, le pape François menace d’exclusion la branche belge de la congrégation des Frères de la Charité de Gand si elle ne revient pas sur sa décision d’autoriser les médecins de ses centres psychiatriques à pratiquer l’euthanasie, telle que permise à de strictes conditions par le droit belge.

 

Rétroactes

En avril 2017, le Conseil d’administration de l’ASBL « Provincialat des Frères de la Charité » a décidé d’autoriser et de soutenir l’idée de pratiquer l’euthanasie dans ses centres, y compris pour des malades psychiatriques n’étant pas en phase terminale.

Le Frère René Stockman, supérieur général de la congrégation, a alors demandé au Vatican une enquête et une déclaration aux évêques de Belgique.

Le 22 mai, les évêques de Belgique publient une déclaration intitulée « Euthanasie et souffrance psychique » qui, sans surprise, condamne la position de l’ASBL en ces termes : « Nous sommes conscients que la souffrance psychique peut être immense et qu’une personne peut ainsi se retrouver totalement désespérée : mais c’est précisément dans cette situation qu’il faut lui rester proche et ne pas l’abandonner », invitant le personnel hospitalier à appliquer « des soins palliatifs appropriés ».

De leur côté, le Cardinal Parolin (secrétaire d’État du Vatican), le Cardinal Müller (ex-préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi), le Cardinal Joao Braz de Aviz (préfet de la congrégation pour les instituts de vie consacrée) et enfin le pape se sont saisis de l’affaire.

Le Cardinal Müller entendit rappeler au Frère Stockman que « celui qui nierait cette doctrine [de l’illicéité de l’euthanasie] se trouverait dans la position de celui qui rejette les vérités de la doctrine catholique et ne serait donc plus en pleine communion avec l’Église catholique » et lui demande donc de transmettre aux intéressés la condamnation du texte par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

Selon un communiqué officiel de Rome, daté du 5 août, la branche belge de l’Ordre des Frères de la Charité pourrait se voir retirer son identité catholique. Le pape lui a donné jusqu’au 5 septembre prochain pour revenir sur sa décision.

Le Cardinal de Aviz propose ainsi que les frères signent une déclaration écrite dans laquelle ils réaffirment «  leur entier soutien à la vision du Magistère de l’Église, qui a toujours soutenu que la vie humaine devrait être respectée et protégée absolument, de sa conception à son terme naturel ».

Cadre juridique

En Belgique, adoptée après deux ans de débats, la loi du 28 mai 2002 a dépénalisé l’euthanasie active, sous trois conditions : le patient doit être majeur (ou mineur émancipé) et conscient lors de sa demande ; cette dernière doit être formulée de manière réfléchie et répétée, sans pression extérieure, et l’état du patient doit être incurable.

En février 2014, la loi étendait l’euthanasie aux mineurs, sans limite d’âge, mais à des conditions plus strictes que pour les adultes.

Selon Evangelium vitae (1995), « l’euthanasie est une grave violation de la loi de Dieu, en tant que meurtre délibéré moralement inacceptable d’une personne humaine ». De son côté, Veritatis Splendor (1993) affirme que l’euthanasie fait partie de la catégorie des actes humains qui par eux-mêmes et en eux-mêmes sont toujours gravement illicites.

Libre opinion : « Primauté de la vie » ou primauté à la personne ?

Étymologiquement, le mot euthanasie (du grec eu-thanatos, bonne mort) signifie mort douce et sans souffrance. La notion comprend deux éléments essentiels : un acte spécifique (tuer, provoquer la mort) et un motif de compassion.

Tandis que la société légifère en tenant compte de l’humain dans sa complexité et sa situation concrète, acceptant de se réformer au fil du temps et de l’évolution des mentalités, l’Église catholique n’a de cesse de brandir le sacro-saint principe du respect absolu de la vie. Comme si elle était seule à connaître la Volonté de Dieu et l’interprétation de sa Parole. Comme si la vie de nos contemporains pouvait se vivre décemment à coup de principes désincarnés.

Derrière les beaux principes se cache la doctrine inflexible de l’Église qui a pour fondement la souffrance rédemptrice du Christ et, par conséquent, la nécessité pour chaque être humain de s’y configurer le moment venu… Ainsi, au Moyen Âge déjà, à l’image du Christ, chacun devait « porter sa croix » et le refus du « don divin » par le suicide était passible de damnation éternelle…

Derrière les beaux principes se cache aussi, comme souvent, beaucoup d’hypocrisie : faire porter à autrui de lourds fardeaux auxquels le, moment venu, on se déroberait soi-même… À cet égard, nous ne ferons qu’évoquer ici la manière dont l’Église a entendu gérer le scandale de la pédophilie en son sein… Qu’il nous soit seulement permis de constater que le respect absolu de la vie s’avère parfois à géométrie variable, selon qu’il s’agisse de protéger la réputation de l’Institution ecclésiale ou la dignité de la personne victime d’actes de pédophilie…

Force est de constater que, pour revenir à la problématique de l’euthanasie, l’Église catholique ôte à l’être humain  toute liberté de conscience et, en finale, le droit de poser un choix en regard d’une situation éminemment personnelle, et qui devrait le rester : la façon de vivre sa propre mort.

Subsisteraient donc pour le croyant, comme seuls remèdes autorisés, le sacrement des malades et la prière…

Certains théologiens catholiques, comme Hans Küng [1] ou Gabriel Ringlet [2], voient, au contraire, dans l’euthanasie un acte éthiquement acceptable dans certaines circonstances.

Ainsi, le premier, lui-même atteint d’un Parkinson, a rappelé dans le dernier volume de ses mémoires (Humanité expérimentée) qu’il n’entendait pas en passer par la déchéance intellectuelle ou physique, refusant en cela de suivre l’exemple de Jean-Paul II : « Nul ne doit être obligé de souffrir l’insupportable comme quelque chose d’envoyé par Dieu, écrit-il. Les gens peuvent décider par eux-mêmes et nul prêtre, médecin ou juge ne peut les arrêter. » Le sacrifice du Christ, fait-il encore valoir, est unique et ne peut pas être répété.

De son côté, Gabriel Ringlet, prêtre belge et ancien aumônier d’hôpital spécialisé dans l’accompagnement de fin de vie, prône également une approche non dogmatique. Il affirmait ainsi dans Le Devoir du 30 mai dernier : « Les objections de conscience évoquées par des soignants ou des autorités religieuses pour refuser l’euthanasie sont incompatibles avec l’essence même de l’accompagnement palliatif ».

Feu le cardinal Martini [3], ancien archevêque de Milan, avait également pu estimer que, « dans les zones grises », là où il n’est pas évident de voir où se situe le véritable bien de l’homme et de la femme, il convient de s’abstenir de juger trop vite… Ainsi, il ne souhaitait ni « approuver » ni « condamner » ceux qui ont recours à l’euthanasie de personnes gravement malades.

Il n’est pas non plus sans intérêt de se souvenir un instant du cas « Vincent Lambert », en France, déjà à lui seul emblématique en regard de la position extrême tenue par l’Église catholique. C’était au tour des évêques français de condamner alors l’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme, rendu en « grande chambre » le 5 juin 2015 et autorisant la cessation de la nutrition et de l’hydratation, considérant qu’il s’agissait plus d’un suicide assisté que d’arrêt des soins.

Pour conclure, espérons que les religieux belges oseront défier les injonctions inhumaines malgré la menace de leur hiérarchie… À l’instar de Marcel Légaut, homme profondément d’église, mais à la critique acerbe, qui affirmait déjà que les Églises qui ne savent que « conserver immuables leurs structures et leurs doctrines […] finissent par être nuisibles même au niveau humain » ; « Aussi bien, étant donné le passé des Églises, qui n’est pas sans tache, il convient qu’elles soient modestes dans leurs prises de position quand elles estiment devoir les exprimer. Au lieu de vouloir être la lumière du Monde, qu’elles s’appliquent modestement à un travail silencieux et en profondeur ».

C’est là une réalité irréversible dont l’Église ferait bien de prendre acte humblement et sans plus tarder si elle souhaite être en phase avec l’humanité en marche : le temps du Roma locuta, causa finita (« Rome a parlé, l’affaire est close ») est révolu depuis que l’Occident s’est dégagé de la tutelle religieuse et de ses menaces d’un autre temps…

Pascal HUBERT, Golias Hebdo, n° 491

 

[1] Hans Küng, La mort heureuse, Seuil, 2015.

[2] Gabriel Ringlet, Vous me coucherez nu sur la terre nue, Albin Michel, 2015.

[3] Voy. son interview dans l’hebdomadaire italien « L’Espresso », du 21 avril 2006 (le cardinal s’y exprimait sur le préservatif, la fécondation assistée, l’adoption d’embryons et l’euthanasie).

 

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ou à m’écrire à deviens.ce.que.tu.es333@gmail.com

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