Toutes ces grandes questions sans réponse… (Douglas Kennedy)

Toutes ces grandes questions sans réponse…

 

Dans Cet instant-là, l’écrivain Douglas Kennedy a l’art de poser les bonnes questions. Pas les questions secondaires, mais les questions véritablement existentielles : « Voilà peut-être la question la plus difficile de toute l’aventure humaine : est-il réellement possible de toujours regarder en avant, comme on nous encourage sans cesse à le faire, ou bien devons-nous garder certains vestiges essentiels de notre passé, si douloureux soient-ils, comme un rappel que certains aspects de la vie nous transforment si profondément qu’ils nous habitent à jamais ? Pouvons-nous vraiment refermer la porte sur ce qui continue à nous hanter ? »

À chacun de répondre, bien sûr. Une réponse sans doute évolutive, tout en nuance, selon nos expériences du moment et les épreuves que la vie nous imposera. Douglas, lui, a grandi entre un père catholique autoritaire et une mère maniaco-dépressive qui lui répétait à l’envi qu’il n’était pas désiré. Difficile ensuite de trouver une estime de soi non cabossée. Par la suite, il devra affronter un divorce, avec tout ce qu’il entraîne comme remises en question et chamboulements dans une vie. Il découvrira également que son enfant est autiste, ce qui l’amènera à voir combien la vie pouvait être fragile. Tout le monde souffre et se débat comme il peut. La question incontournable est : qu’allons-nous faire de cette souffrance, de cette épreuve ? Et si c’était le moment de comprendre qu’il n’est pas de vie idéale, de contes de fées ? Que l’existence humaine nous embarque inévitablement vers l’inconnu, le plus difficile : apprendre à vivre, trouver un sens à sa vie, traverser des bourrasques imprévues. Le bonheur n’existe pas, seulement des instants de bonheur. Comment capter ces moments, sans s’enfoncer irrémédiablement dans le malheur ? Une vie intéressante n’est pas une vie sans stigmate, sans heurt ni bosse. Nous l’oublions trop souvent. Une vie intéressante est faite de vraies rencontres, avec soi, avec les autres. Ne pas avoir peur des moments de bonheur, ne pas avoir peur du malheur. Avoir peur, c’est d’emblée fuir ce qu’il nous faudrait vivre dans l’instant. C’est d’emblée passer à côté de la vie, rajouter une peine inutile. Douglas affirme, non sans une pointe d’humour : « Tout le monde est névrotique, tout le monde souffre et lutte… Celui qui prétend être toujours zen et connaitre l’équilibre parfait, c’est un scientologue. » C’est tellement vrai, partie prenante de notre condition humaine.

En prendre conscience, l’admettre, n’est-ce pas déjà se sentir moins seul ? Ne plus avoir honte de son état d’impuissance, ne plus culpabiliser de ne plus être « à la hauteur », ne plus croire que cela n’arrive jamais qu’à soi. Oui, au besoin, oser vivre l’effondrement lorsque soudain la vie se dérobe sous nos pas. Oui, oser une parole de vérité auprès de ses proches ou de ses amis. Ne plus fuir, ne plus se fuir. Ne plus se retenir, ne plus faire semblant, ne plus sauver les apparences derrière un sourire forcé. Faire enfin naufrage. Oser prendre soin de soi. Se rejoindre peut-être pour la première fois. La fragilité n’est pas une faiblesse, encore moins une tare.

Se reconnaître tel quel, s’aimer tel quel, oser enfin la bienveillance à son égard. Quel changement d’attitude peut soudain s’opérer ! Une révolution ! Sortir du rythme effréné, de la compétition, de la loi du plus fort ! Souffler, se connaître, renaître. Souvent forcés, au pied du mur, n’en pouvant plus : burn-out, cancer, alcoolisme, divorce, dépression, vieillesse, crises existentielles en tout genre. S’arrêter un instant, pour de vrai, pour de bon. Il n’est jamais trop tard. Il faut parfois une vie avant de prendre soin de soi. Il n’est pas de vie idéale, il n’est de vie qu’en marche, enracinée dans ses contradictions, ses inlassables prises de conscience et remises en cause. Dégagés de tout idéal, il devient possible de s’émerveiller de ces petits « riens ». De soi, du monde, de l’autre. De l’instant présent qui s’offre à nous. Les événements, la vie n’ont pas changé. Ce qui peut changer, c’est le regard porté sur eux. Et cela change tout. Cela apaise, cela fait du bien. Au moins un instant. Au fond, je suis profondément touché par la réponse de Douglas à la quête du bonheur : « Le bonheur est peut-être simplement ceci : un instant où l’on arrive à mettre de côté tout ce qui inquiète, tourmente, trouble le sommeil, et à s’abandonner à l’émerveillement », écrit-il dans Toutes ces grandes questions sans réponse [1]. S’abandonner à l’émerveillement… Au fond, ne cherchons pas à changer les choses qui ne peuvent l’être – les événements ou les gens. Tâchons seulement de vivre sur ce chemin – le nôtre ! – que nous découvrons à mesure de nos pas. Ne cherchons plus à convaincre autre que nous-mêmes. Apprenons seulement à nous faire confiance et à vivre notre vie, avec les moyens du bord. Au fond, consentons enfin à vivre avec nos blessures, elles sont aussi notre richesse et notre force. Cela semble bien peu, mais à vrai dire, c’est énorme au point que notre vie en est transformée…

Pascal HUBERT, Golias Hebdo, n° 508

 

[1] Editions Belfond, 2016.

 

 

 

 

Pour d’autres interviews passionnantes avec Douglas Kennedy : 

https://www.rtl.fr/culture/arts-spectacles/douglas-kennedy-toutes-ces-grandes-questions-sans-reponse-un-ouvrage-intime-7785167283

https://www.franceinter.fr/emissions/etat-d-esprit/etat-d-esprit-16-octobre-2016

https://mail.google.com/mail/u/0/#search/douglas+kennedy/FMfcgxmXKJvnwdPkvrsGBGlBcwZZGgzk?projector=1

 

 

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