Ton passé sera ton marchepied

Ton passé sera ton marchepied

 

« Personne n’a une vie facile. Le seul fait d’être vivant nous porte immédiatement au plus difficile. Les liens que nous nouons dès la naissance, dès la première brûlure de l’âme au feu du souffle, ces liens sont immédiatement difficiles, inextricables, déchirants. La vie n’est pas chose raisonnable. »

Christian Bobin, La plus que vive.

 

    « Je suis né à cinquante ans », écrit Pierre Lemaître. Comme tant d’autres, il a l’impression d’avoir pris un retard à la naissance et d’avoir couru après toute sa vie. Cette étrangeté à soi-même remonte souvent à l’enfance. Une angoisse d’abandon ou une intrusion trop forte dans notre vie affective. Et par la force des choses, un temps considérable pour identifier en soi ce qui se rejoue indéfiniment dans nos relations affectives.

Quoiqu’on en dise parfois, il n’est possible de se relever qu’en étant au clair avec son passé. C’est ce que raconte magnifiquement le livre d’Annick Cojean, Je ne serais pas arrivé là si… [1]. On y découvre ainsi les témoignages de vingt-sept femmes : de Virginie Despentes, à Françoise Héritier, en passant par Asli Erdogan, Patti Smith, Juliette Gréco, Christiane Taubira, Amélie Nothomb, Nicole Kidman ou encore Véronique Sanson. Des femmes au parcours flamboyant, mais aux déchirures souvent cachées, qu’elles révèlent de manière poignante. Ainsi, de Brigitte Bardot : « Sans les ani-maux, je me serais suicidée ». Personne ne sait à quel point la célébrité est toxique et destructrice, dit-elle. « Elle fausse les amours, et empêche de vivre ». Et, s’agissant de ses parents, elle se souvient d’un « sentiment d’abandon, de solitude, souvent même de désespoir ». Ainsi d’Amélie Nothomb : « Je suis le fruit d’une enfance heureuse et d’une adolescence saccagée ». C’est qu’à douze ans, son équilibre est soudain perturbé par une agression sexuelle, commise par quatre hommes, lors d’une baignade en mer, au Bangladesh, où vivait alors sa famille. « D’un coup, j’ai découvert la puberté, la violence, la haine de soi, la haine tout court, la fatigue et le froid ». D’un coup, sa vie bascule. Elle a soudain le sentiment de vivre avec un ennemi intérieur. « Une sorte de monstre générateur d’angoisses ». Ainsi d’Asli Erdogan qui raconte qu’elle ne serait pas arrivée là si elle n’avait pas été plongée, depuis sa plus tendre enfance, dans un univers de violence et de peur. À quatre ans, elle connaissait la signification des mots « torture », « prison », « communisme ». Fille d’un père paranoïaque, extrêmement violent, qui lui disait : « Je vais tuer ta mère ». N’en pouvant plus de ce climat de violence, elle fait une tentative de suicide à l’âge de dix ans. Plus tard, au Collège, elle sera victime d’une agression sexuelle. À l’âge de vingt-deux ans, elle tentera à nouveau de se suicider. Sans rêve ni ambition, elle portera longtemps sur la vie un regard tragique. C’est grâce à l’écriture que sa vie trouvera un sens. Ainsi de Véronique Sanson : « On m’a enlevé ma mère, le vide est monstrueux ». Elle passera des années à faire semblant de rien, et puis ça lui est retombé dessus d’un seul coup. Et de raconter également cette période de sa vie, où elle a eu un compagnon très violent et où elle éprouvera, de nombreuses fois, une envie de meurtre. Ainsi de Christiane Taubira qui « n’en serait pas arrivée là si » il n’y avait eu le rire tonitruant de sa maman. Elle était pourtant passée par des moments difficiles, cette mère de onze enfants, sans mari, et qui avait dû arrêter l’école à quatorze ans pour s’occuper de sa fratrie à Cayenne quand sa propre mère était morte. Elle fera une dépression nerveuse lorsque Christiane avait huit ans. Et une bonne sœur, à l’école, de lui demander si c’était vrai que sa maman était devenue folle. Mais sa mère reviendra à la vie et retrouvera son rire. Intact. Ainsi de Patti Smith, reconnaissante face à la détermination de sa mère à la mettre au monde et à la maintenir en vie. C’était en 1946, et on ne savait pas alors soigner l’infection broncho-pulmonaire. Et puis, plus tard, il y aura son cancer et, dit-elle, son « petit bateau a affronté des mers houleuses que j’ai eu une chance folle de pouvoir négocier. Je suis toujours là ». Et puis il y aura la mort de Fred, son mari, suivie un mois plus tard de celle de Todd, son frère bien aimé. Ainsi encore de Virginie Despentes qui, dans Vernon Subutex 3, revient sur son viol, à l’âge de dix-sept ans. Mais elle fera comme la plupart des femmes à l’époque : le déni. Avant d’en parler, dans presque toute son œuvre. Elle revient également sur son internement en institution psychiatrique à l’âge de quinze ans, à cause de son « envie de vivre géniale mais incontrôlable ». On boucle plus facilement les filles que les garçons, dit-elle. Je ne serais pas arrivée là si… « Si je n’avais pas arrêté de boire à 30 ans. Je me sens formidablement chanceuse de l’avoir décidé assez tôt. Et d’avoir vite compris que ça n’allait pas avec tout ce que j’avais alors envie de faire ». Et puis, Françoise Héritier. Dans la cellule familiale, elle percevra l’injustice, au travers de la différence de droits et de libertés avec son jeune frère (ainsi des corvées domestiques, des sorties). La domination masculine lui apparaîtra très tôt. Et d’être alors épouvantée par certains rôles : «  Eh bien, je me croyais condamnée, par la force des choses, au rôle de mère de famille, sans toutefois parvenir à me projeter ainsi. Impossible de m’imaginer passer ma vie à m’occuper d’un intérieur, d’un mari, des enfants ».

Construire sur les ruines de notre enfance

Au fond, personne n’a une vie facile. Il suffit d’entrer dans la confidence pour en prendre la mesure. Au fond, jamais le passé ne se reconstruit. Il est ce qu’il est. Et, une vie durant, nous pouvons nous y agripper, refuser qu’il fût, attendre vainement une reconnaissance de notre malheur. Nous pouvons. Mais nous pouvons aussi faire de notre passé un marchepied. Nous pouvons apprendre à renaître d’un effondrement, d’une blessure à l’intime, d’un manque d’amour. Nous pouvons construire sur les ruines de notre enfance. Et nous n’en deviendrons que plus authentique, plus humain, plus vivant.

Nous ne sommes pas seuls. La foule des estropiés est immense. Du fond de la nuit, nous pouvons renaître. Ne l’oublions jamais !

Pascal HUBERT, Golias Hebdo, n° 521

 

[1] Annick Cojean, « Je ne serais pas arrivée là si… » 27 femmes racontent, Grasset, Le Monde, 2018 ; La Grande Librairie, François Busnel, 8 mars 2018, http://urlz.fr/6IeI

 

 

 

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