Des ténèbres vers l’apaisement

Des ténèbres vers l’apaisement

 

« Que sait-on de l’UN, du besoin d’être unifié,
tant que la confusion et la division intérieures n’ont pas été une souffrance ? »

Charles Juliet, Gratitude, Journal IX

 

Rares sont les êtres humains qui vous ébranlent, vous bousculent, vous contraignent à un dépassement, un changement de cap. Lorsque je me trouvais encore au plus profond de ma nuit et que la solitude m’écrasait, un seul être a pu me rejoindre au plus intime de moi-même. Un homme qui avait vécu ce que je vivais, ce que je traversais, ce qui m’entravait. Un homme qui avait connu les affres de l’angoisse et qui était parvenu à se hisser vers les cimes de l’apaisement. Un homme qui me rendait possible l’improbable. Un homme qui lui aussi avait connu les ténèbres, la désespérance, l’envie d’en finir. Cet homme pour moi, ce mentor, ce compagnon de route se nomme Charles Juliet [1]. Je lisais dans Ténèbres en terre froide ce que je traversais : « Impression indiciblement pénible, démoralisante, d’être étranger à ma vie, de ne pouvoir me rencontrer [2].» Il avait les mots qui, dans ma confusion, me manquaient encore. Je comprenais peu à peu que la seule aventure qui importait était la connaissance de soi, qu’il n’était possible de muter qu’en abandonnant ses anciennes façons de penser et de concevoir la vie. Qu’il était juste et bon de remettre en question ce qui devait l’être, par fidélité à soi et non plus par fidélité à cet héritage reçu – familial et religieux, dans mon cas. J’ai alors suivi ses traces, tel un équilibriste sur un fil. J’ai dû déconstruire pierre après pierre les murs de ma prison.

Et ces autres mots qui venaient me soutenir et me consoler : « Un être qui se cherche, qui est en pleine révolution intérieure, il est conduit à d’importantes remises en cause. Il arrive alors qu’il soit en rupture avec son entourage. En conséquence, il s’adresse des reproches, doute de lui-même, combat ce qu’il pense, se figure qu’il est anormal… Il se sent de plus en plus seul, s’enfonce dans la souffrance, devient mutique, convaincu que s’il parlait, il ne serait pas entendu. Mais que des mots prononcés par autrui aident à comprendre les causes de ce déchirement, alors tout change. [3] » Ces mots qui me parlaient, descendaient en moi, me ressuscitaient peu à peu. J’avais la certitude d’être enfin compris. Contre toute attente, un avenir se dessinait, je me remettais en marche. Le chemin serait encore long et sinueux – à vrai dire sans fin –, mais je reprenais espoir. Je n’étais plus entièrement seul. Je pouvais me faire confiance, abandonner ce qui m’étouffait. J’irais retrouver l’enfant perdu, réviser mes croyances religieuses. J’oserais penser ce que je pense, je me réconcilierais avec mon passé. Et, pour la première fois, je parlerais enfin en JE.

Comment ne pas avoir une profonde gratitude pour ces êtres qui vous tirent de votre souffrance, vous appellent à vivre et à reprendre souffle. Et comme je voudrais que ces mots rejoignent ceux qui cherchent encore les mots pour comprendre leur indicible détresse. Parce qu’il est des maux qui peuvent vous tuer aussi sûrement que le silence qu’ils vous infligent : « En lisant Alice Miller, j’ai appris que la longue souffrance qui accable un enfant – parce qu’il est rejeté ou maltraité ou violé jour après jour… – n’est pas pour lui le plus douloureux de ce qu’il a à vivre. Le pire, ce qui laissera la blessure la plus cuisante, la plus amère, ce qui provoquera éventuellement un grave désordre psychique, c’est le fait qu’il n’est pas écouté, qu’il n’a personne à qui parler, qu’il ne peut se délivrer de ce qui l’oppresse. [4]» Un jour il est des silences qu’il faut savoir briser pour retrouver enfin la parole. Pour se réconcilier avec soi et avec le monde…

Pascal HUBERT

 

[1] « Charles Juliet, ‘Gratitude, Journal IX (2004-2008)’ », Maison de la poésie, 2018, http://k6.re/cbd0I; « Charles Juliet, penser le tumulte et la confusion », 2014, https://bit.ly/2NGqrIY

[2] Charles Juliet, Ténèbres en terre froide, Journal I (1957-1964), P.O.L., 2000.

[3] Charles Juliet, Gratitude, Journal IX (2004-2008), P.O.L., 2017.

[4] Op cit., Journal IX.

 

Charles Juliet est de ceux que l’écriture a sauvés d’un trauma d’enfance. « Quand j’ai commencé je ne savais pas vers quoi j’allais. » Il livrait toutefois un combat, celui de la quête de soi : https://rcf.fr/culture/livres/charles-juliet-ecrire-pour-parvenir-se-connaitre

Charles Juliet – « Gratitude, Journal IX (2004-2008)»

« Gratitude », les écrits intimes de Charles Juliet

Charles Juliet, Apaisement, Journal VII, 1997-2003, éditions P.O.L : où Charles Juliet tente de dire de quoi est fait son journal, et évoque le chemin parcouru à travers les différents volumes de son journal Ténèbres en terre froide, Traversée de nuit, Lueur après labour, Accueils, L’Autre faim, Lumières d’automne, à l’occasion de la parution de Apaisement, Journal VII 1997-2003

Dans le cadre du Marché de la poésie 2014 à la Halle des Chartrons de Bordeaux, Charles Juliet, Pris Goncourt-Robert Sabatier de la poésie 2013, lit quelques extraits de Apaisement, le volume VII de son journal.
Présentation : Véronique Cotet-Chastelier et Jean Laurenti

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ou à m’écrire à deviens.ce.que.tu.es333@gmail.com

 

2 thoughts on “Des ténèbres vers l’apaisement

  1. Comme il est heureux, sans le savoir, qui ne se sent pas prisonnier de sa propre personne. Mais n’est-il pas plus heureux encore celui qui, prisonnier, parvient à se libérer un peu au gré d’un long cheminement ?

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