Des mots d’une obscure clarté

 

Des mots d’une obscure clarté

Les mots m’ont longtemps échappé. Je ne savais pas disserter, écrire, voir clairement les choses de la vie. J’étais né dans une grande confusion. Je mourrai ainsi, ai-je longtemps cru. La religion serait ma béquille, mon exutoire et ma rédemption. À quarante ans, dans un sursaut de lucidité, j’ai finalement défié le destin. J’ai écrit de jour comme de nuit. En vacances comme au travail. Je devais vivre avant de mourir. Je devais réviser l’enfance et la religion. C’était impérieux. Remettre en question, me retourner sur le passé, mettre au rebut ce qui ne m’appartenait pas. Défier mes parents et leurs croyances. Remonter seul de l’abîme, envers et contre tous. Autant j’ai vécu dans les ténèbres, autant je dénoncerai l’obscurité. Autant j’ai été incompris dans ma vie passée, autant je serai incompris dans cette seconde vie. C’est ainsi. Toute vie, au fond, se vit seul. Qu’il s’agisse de son côté obscur ou de son côté lumineux. De sa folie ou de sa sagesse. De la conformité au monde ou de son rejet viscéral. C’est qu’un jour il faut s’extraire de la pensée des autres. De notre besoin de reconnaissance, de la mésestime de soi. Cet envers d’une même pièce. Ne plus chercher à être compris des autres, seulement de soi. Un jour il faut être suffisamment affranchi pour marcher seul. Seul contre tous s’il le faut. Toujours par conviction, par fidélité à soi. Ce n’est possible qu’après avoir connu l’abîme, qu’après être sorti de la tombe. Après avoir vécu une mutation à laquelle on ne croyait plus soi-même. Se détacher de la rive, ne plus revenir, partir au loin. Toujours plus loin, vers cet inconnu. Malgré les sirènes de la peur, les dieux profondément enfouis. C’est la naissance à soi-même. Il n’en est pas d’autre. Mais cette folle aventure se paie au prix fort. Lorsque tu comprends que tu n’as qu’une vie, que tu n’as plus rien à attendre des promesses éternelles, il faut s’arracher. À l’imaginaire, aux idées, aux croyances, aux entraves. Au rivage. Ne plus craindre de faire naufrage, se faire enfin confiance. User de ses talents, user de soi jusqu’à la corde. La vie est courte, si courte. Je songe à telle adolescente qui s’est suicidée, à telle connaissance qui se découvre un cancer, à telle autre qui ne travaille plus depuis des mois, à telle autre violentée par son conjoint ou sous l’emprise d’une croyance religieuse. À tous ceux et celles aux prises avec la solitude, la faim, la déchéance, la vieillesse et la mort. À ces maux impossibles à citer tous. La fin nous est connue, « rien d’autre à laisser croire ». Nous ne possédons aucune certitude. Nous mourrons tous les mains vides. Mais si seulement nous pouvions vivre libres et en paix d’ici là. Si seulement nous pouvions réaliser au mieux notre vie et son potentiel. Que chacune et chacun puissent trouver sur cette terre ce qui le ferait vivre. La rencontre, l’amour, le désir, les petits riens, les mots dits ou écrits, la peinture, une façon de regarder la vie, de se lever et de se coucher, que sais-je… Au fond, vivre c’est peut-être apprendre à mourir. Il s’agit de devenir poète de sa propre vie, malgré les dangers. Malgré tout. D’être capable de voir ces petites pépites, ces deux fois rien que le quotidien nous offre : l’herbe qui pousse, l’oiseau qui chante, le sourire d’un enfant, le regard d’un ami, le silence des grands espaces. Ma vie restera peut-être la même, mais pas forcément le regard que je poserai sur elle. La mort à venir me fait comprendre que je dois me dépêcher. Ce matin, l’aube se lèvera encore. Que vais-je en faire, de différent d’hier ?

Pascal HUBERT, Golias Hebdo, n° 538

http://golias-editions.fr/

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