Les religions : des sectes qui ont réussi ?

“Plus l’être humain sera éclairé, plus il sera libre.”
Voltaire

 

EN PRÉAMBULE : « DIS-MOI, D’OÙ ME PARLES-TU ? »

« Dis-moi, d’où me parles-tu ? » Je me pose parfois cette question en écoutant mon interlocuteur parler de « foi ». Quel sens revêt-elle pour lui ? Quelle expérience revêt-elle dans sa vie ? Possède-t-il la « foi », telle une certitude ? Quelle vérité alors ? De quelle provenance ?

Pour ma part, j’ai abandonné les questions sans réponses, les questions savantes dont les réponses ne seraient pas inscrites au creux de mon expérience. Les questions dont toutes les réponses seraient inscrites par avance dans des livres à apprendre par cœur.

Quitter sa propre Tradition religieuse si son invraisemblance m’apparaissait, voilà d’emblée le plus difficile pour un croyant. Il est autant d’obstacles à franchir que de mauvaises raisons qui l’ont amené à croire. Il lui faut enlever une à une les pierres de l’édifice qui lui paraissaient si judicieusement placées au fil des siècles qu’elles lui semblaient toutes indispensables. L’édifice n’est-il pas majestueux ? Et, de fait, toucher à une pierre, n’est-ce pas prendre le risque de voir tout l’édifice s’effondrer ? « Que Dieu me pardonne », prie le croyant qui craint de tomber en enfer pour avoir touché au Sacré. Mais, la réalité est plus redoutable encore : et si c’était les fondations d’une vie entière qui, soudain, s’écroulaient ? Mais, justement, que vaut une vie entière fondée sur l’ignorance et la peur ? Et s’il s’agissait d’être enfin libre, pour être soi ?

C’est une réalité qu’il s’agit désormais de regarder en face : les religions nous ont trop souvent habituées à leurs croyances – descendues d’un imaginaire céleste et révisées au cours des âges du fait des sciences – pour ne pas garder, sans cesse, un esprit critique face à leurs innombrables prétentions à régenter l’humanité de la naissance à la tombe. Aujourd’hui, la « théorie du complot » ne tient plus, pas davantage que les attaques du diable censées vouloir la destruction de l’Église « universelle ». Aujourd’hui, la plus grande menace provient bel et bien de l’intérieur même de l’église (entre autres, pédophilie des clercs, dérives sectaires de nombreux mouvements et communautés ecclésiaux, traditionalisme moyenâgeux, scandales financiers, orgies sexuelles et, dernièrement encore, abus de pouvoir commis à l’égard de centaines d’enfants ayant fait la renommée mondiale de la chorale de Ratisbonne). Aujourd’hui, ce qui n’est pas (encore) prouvé ne saurait plus être, ipso facto, vérité de foi. Et ce n’est pas le fait d’avoir été contrainte à séparer foi et raison qui résoudra les inextricables erreurs qui s’attachent encore aux pseudos vérités de la religion catholique. L’herméneutique de la continuité dans la discontinuité, pour ingénieuse qu’elle fût afin de sauvegarder une Vérité, de fait changeante, s’avère en finale totalement bancale… pour ne pas dire faillible depuis ses origines. Sans parler des viles menaces tenues par le clergé à l’encontre des esprits critiques et éclairés qui, en réalité, auront permis à l’Eglise de ne pas sombrer entièrement dans l’obscurantisme, mais sans que celle-ci ne juge pourtant utile de se remettre plus fondamentalement en question. Rappelons que la crise moderniste [1] regorge d’esprits illustres qui auront été impitoyablement persécutés par la « Sainte Église » (de la torture à la mise à l’index, en passant par l’excommunication, la menace de l’enfer et autres stratagèmes indignes d’une saine liberté de penser). Songeons à Loisy, Tyrrell, Turmel, von Hügel, Brémond et, plus proche de nous, à Drewermann, Küng, Spong. Ce n’est pas sans raison que Marcel Légaut avait déjà pu faire ce terrible constat : l’Église aura crucifié ses meilleurs serviteurs… Ainsi, la répression anti-moderniste n’aura été qu’une « perte immense », un « échec lamentable » [2], un « véritable génocide des spirituels qui s’efforçaient d’être authentiques dans les formulations de leur foi » [3].

Nous devrions toujours garder en mémoire​ les leçons de l’histoire des religions si nous ne voulons pas qu’elles se répètent au détriment de la modernité, de la libre pensée, de ces femmes et de ces hommes à la recherche de leur humanité.

C’est ce qui faisait déjà dire à Voltaire, dans son Traité sur la tolérance : « S’il se trouvait quelqu’un assez dépourvu de bonne foi, ou assez fanatique, pour me dire ici : Pourquoi venez-vous développer nos erreurs et nos fautes ? Pourquoi détruire nos faux miracles et nos fausses légendes ? Elles sont l’aliment de la piété de plusieurs personnes ; il y a des erreurs nécessaires ; n’arrachez pas du corps un ulcère invétéré qui entraînerait avec lui la destruction du corps : voici ce que je lui répondrais. Tous ces faux miracles par lesquels vous ébranlez la foi qu’on doit aux véritables, toutes ces légendes absurdes que vous ajoutez aux vérités de l’Évangile, éteignent la religion dans les cœurs ; trop de personnes qui veulent s’instruire, et qui n’ont pas le temps de s’instruire assez, disent : les maîtres de ma religion m’ont trompé, il n’y a donc point de religion ; il vaut mieux se jeter dans les bras de la nature que dans ceux de l’erreur ; j’aime mieux dépendre de la loi naturelle que des inventions des hommes. D’autres ont le malheur d’aller encore plus loin : ils voient que  l’imposture leur a mis un frein, et ils ne veulent pas même du frein de la vérité, ils penchent vers l’athéisme ; on devient dépravé parce que d’autres ont été fourbes et cruels. Voilà certainement les conséquences de toutes les fraudes pieuses et de toutes les superstitions. »

Osons donc aborder frontalement les religions prétendument «sacrées», plus particulièrement la religion chrétienne.

D’UNE PETITE SECTE JUIVE À UNE RELIGION D’ÉTAT

« Le christianisme est une secte qui a réussi », affirmait Ernest Renan [4], historien et philologue français qui a grandement participé au XIXe siècle, à la naissance des « sciences des religions ». Et, de fait, l’attente des premiers chrétiens est celle de la fin des temps, c’est-à-dire l’établissement du royaume de Dieu sur terre et le retour de Jésus. Cette attente, qui ne sera jamais couronnée de succès, donnera naissance à la religion chrétienne. D’où ces mots cinglants d’Alfred Loisy (1857-1940), théologien catholique français qui sera excommunié : « Jésus annonçait le royaume et c’est l’Église qui est venue. »

Ainsi, force est de constater que les dérives ne sont pas l’apanage du seul islam radical, mais qu’elles sont une constante qui traverse tous les monothéismes. Aussi, à l’extrême opposé de ceux qui prétendent détenir un savoir indiscutable, je voudrais m’arrêter un instant à ceux qui ne savent pas, qui doutent et se questionnent sans cesse. L’honnêteté intellectuelle, que l’on soit croyant ou non, exige en effet que nous prenions en compte les arguments des athées eux-mêmes et que nous sachions nous remettre en question à chaque fois que nécessaire, c’est-à-dire à chaque fois qu’une vérité empirique viendrait contredire nos croyances. C’est une réalité, qui déjà à elle seule pourrait ébranler nombre de croyants : la vie spirituelle ne s’arrête pas aux  enceintes sacrées des synagogues, églises ou mosquées.

Quatre de ces athées, parmi les plus éminents, ont ainsi retenu mon attention, de par leur rigueur intellectuelle et leur indéniable côté didactique : Dawkins, Hitchens, Dennett et Harris. Ces auteurs athées du xxe siècle annoncent clairement leur ambition, défendant l’idée que « la religion ne devrait pas être simplement tolérée, mais devrait être contrée, critiquée, et exposée à des arguments rationnels à chaque fois qu’elle apparaît » [5]. C’est aussi mon avis, convaincu que les religions et le bonheur n’ont jamais fait bon ménage.

Pascal HUBERT, Golias Magazine, n° 175, « Pour un nouveau Credo », p. 58 à 67 (extrait)

http://golias-editions.fr/

 

[1] Marcel Neusch, « Il y a un siècle, la crise moderniste », https://lc.cx/mYSt

[2] Marcel Légaut, Un homme de foi et son Église, D.D.B., pp. 162 et 163.

[3] Marcel Légaut, Patience et passion d’un croyant, Cerf, p. 21.

[4] Et Jean-François Kahn affirmera, plus largement : « En fait, toute religion est une secte qui a réussi. On donne d’ailleurs le nom de secte à toute église non officielle qui concurrence les églises officielles. »

[5] Simon Hooper, « The rise of the New Atheists » [Archive], CNN

Pour visionner les discussions réellement passionnantes entre Dawkins, Hitchens, Dennett et Harris :

Partie 1/2 :

Partie 2/2 :

Pour prolonger la réflexion :

 

N’hésitez pas à m’écrire, me donner votre avis, m’adresser une suggestion : deviens.ce.que.tu.es333@gmail.com

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